Idéologie de bazar

Et à l’intérieur même du mouvement (développeurs, "théoriciens"...), on peut avoir quelques surprises lorsque l’on découvre les idées politiques de certains acteurs de cette communauté.
Concernant l’emblématique Eric S. Raymond ce fut assurément une mauvaise surprise pour notre ami RNB...
Vous est-il déjà arrivé d’admirer quelqu’un pour son travail, son oeuvre ou simplement pour la personne qu’il (ou elle) est ?
Votre boulanger par exemple, parce qu’il se lève tous les jours à cinq heures du matin pour faire du pain absolument divin. Ou votre romancière préférée, qui réussit à vous faire oublier les tracas et les soucis du quotidien dés que vous êtes plongé dans les pages de ses romans.
Mais que se passe-t-il lorsque vous découvrez que cette personne, respectée pour ce qu’elle crée ou a créé, ne répond pas exactement à l’image que vous vous en étiez faite ? Ou qu’elle vous déçoit par son comportement, ses opinions ? La désillusion est alors à la hauteur de l’admiration initiale.
Et c’est ce qui vient de m’arriver avec l’une des figures du monde libre.
Linus Torvald, vous connaissez ? Le petit étudiant finlandais qui, par un beau jour de 1991, a mis au point le premier système d’exploitation libre : le noyau Linux. Et Richard Stallman ? Le père du projet GNU. Deux grands noms de l’histoire du Libre, auxquels on peut ajouter celui d’Eric S. Raymond (E.S.R.), présent au premières heures de la FSF (Free Software Fondation) et auteur entre autre de La cathédrale et le bazar.
Pour les personnes qui s’intéressent au Libre, qui participent à son développement ou qui sont de simples utilisateurs (ce qui doit être le cas de la majorité des visiteurs de Framasoft - du moins je l’espère), ces noms sont ceux de légendes vivantes, d’icônes que l’on admire, adule, remercie, et/ou critique parfois. Mais que savons-nous vraiment d’eux ?
Dans mon cas, à part "l’histoire officielle" [1], pas grand chose. Jusqu’à aujourd’hui. Jusqu’à ce que j’ai la curiosité de cliquer sur le lien d’une news de LinuxFr menant au site personnel d’Eric S. Raymond.
Eric S. Raymond fut l’un des programmeurs actifs dés les premières heures du projet GNU. Il a participé au développement d’Emacs et de bien d’autres logiciels, mais il est aussi connu pour de brillants essais comme La revanche des hackers ou La cathédrale et le bazar.
Voila donc pour "l’histoire officielle". Le site personnel de Raymond révèle par contre un aspect de son oeuvre que je n’avais pas encore soupçonné.
Ce cher Eric, comme tout hacker qui se respecte, a mis en ligne un blog, Armed and Dangerous, sorte de journal personnel où il défend quelques idées plus que "curieuses". En fait, tout est déjà dans le titre, et je n’ai finalement été qu’à moitié surprit lorsque j’ai lu la propagande "axe du mal" de l’administration Bush étalée complaisamment dans les plus récents posts [2]. Les pro-saddam y sont comparés à des loups-garous, Saddam Hussein à Adolf Hitler. De quoi élever le débat et appréhender toute la complexité de la situation ! Et E.S.R. le dit clairement : il serait prêt à prendre les armes pour défendre sa conception de la liberté. Alors, Georges Bush et communauté du Libre, même combat ?!
Raccourci facile direz-vous ? Sans doute oui, si ces posts n’étaient accompagnés d’autres textes. Par ailleurs, je ne voudrais pas caricaturer la pensée de Raymond à outrance [3]. Il apporte parfois quelques remarques pertinentes, comme d’éviter de prendre Bush pour un idiot si on veut combattre ses idées. L’idéologie de Bush n’est effectivement pas stupide : elle mène a une politique bien précise, déjà en place dans certains états du sud des États-Unis, et qui prône par exemple l’enseignement dans les établissements scolaires du créationnisme [4] au même titre que la théorie synthétique de l’évolution.
Et puis il s’agit d’une opinion politique comme une autre. Pourquoi un membre de la communauté du Libre n’aurait pas le droit de soutenir la guerre en Irak ? Ou se niche le malaise ?
Il faut aller le chercher ailleurs, mais dans la droite ligne de ce qui précède. Car en plus d’avoir des opinions politiques interventionnistes et manichéennes, E.S.R. est aussi un féroce défenseur d’une liberté particulière : le port d’armes légal.
Le discours présent sur une partie du site de ce "gun nut" [5] m’a rappelé celui tenu par des miliciens dans le documentaire réalisé par Michael Moore, "Bowling for Columbine", actuellement diffusé en France sur Canal+ [6]. En gros : c’est un droit divin d’être armé, une loi de la nature, et l’une des libertés fondamentales de tout bon citoyen américain s’il veut se protéger correctement. L’implication de Raymond dans le mouvement Free Software s’expliquerait presque mieux par certains passages du film de Moore que par la philosophie GNU en elle-même. Pour lui, logiciels libres et port d’arme légal sont deux mamelles étanchant une même soif de liberté !
Mais peut-on tout accepter au nom de cette sacro-sainte liberté ?! Les Anglais se posent actuellement la question, eux qui découvrent que Londres est devenu la plaque tournante de l’intégrisme islamique international, puisque tous les mollah un peu tordus peuvent venir y vociférer en place publique leur haine de la démocratie. C’est ce que semble pourtant accréditer la notion particulière de liberté de E. S. Raymond, niant toute autorité étatique, tout principe de régulation, de contrôle [7]. On en arriverait presque à conclure que le Free Software de Raymond, c’est "la loi du plus fort". Paradoxal, non ?!
On ne peut pas toujours être en accord complet avec les gens que l’on admire. J’ai par exemple une fascination et un immense respect pour l’oeuvre de Georges Dumézil, l’un des pères de l’indo-européanisme français. Je n’ai par contre aucune accointances avec ces opinions politiques de droite [8] - ce serait même plutôt le contraire. Alors, pourquoi pardonnerai-je à Dumézil et pas à Raymond ?!
La différence existe : quoiqu’en disent certains, l’oeuvre scientifique de Dumézil n’a jamais été un aspect, une illustration ou une conséquence de ses opinions politiques. Par contre, pour ce qui est de E. S. Raymond, on comprend très clairement la filiation entre son implication dans le mouvement "Free software", le parti politique libertarien auquel il accorde ses sympathies et son penchant pour les armes. On relit dés lors sous un autre angle ce qu’il a pu apporter (et apporte encore) au monde des logiciels libres...
Après avoir visité le site d’Eric Raymond, il m’apparaît que le monde du Libre est étonnamment pluriel (ça je le savais), voire contradictoire (ça, je m’y attendais moins). C’est l’une de ses forces, mais aussi par certains aspects l’une de ses faiblesses. On peut y retrouver tout et n’importe quoi, des programmeurs géniaux qui offrent des outils précieux pour travailler sur votre ordinateur, ou des gens capables de lutter pour le bien d’une communauté et non pour celui d’une minorité. Mais aussi des types qui, nonobstant le rôle majeur et le poids qu’ils possèdent dans la communauté, n’en ont pas moins une idéologie qui met mal à l’aise [9].
"It’s all about freedom" affirme Raymond.
Effectivement, tout est question de liberté. Mais il y a différentes manière d’en envisager la protection et la promotion. Le mouvement du Libre peut et doit sans doute trouver des formes d’expression politique pour défendre ses idées. Et celle de E.S.R. ne me sied guère. A "pas de limite aux libertés", je préfère "les mêmes règles pour tous" !
[1] Voir la présentation du projet GNU par R. Stallman et l’histoire du projet GNU.
[2] "Let’s see if we can displace terms like "insurgent" or "Saddam loyalist" with one that conveys the true depth of evil we are facing".
[3] Ce qui ne pourrait être éviter qu’en compulsant l’intégralité des archives de son blog. Le bestiau ne lésinant pas sur la marchandise, j’ai contourné ce travail titanesque en me contentant de lire quelques posts de-ci de-là, pour m’assurer que ma première impression était la bonne.
[4] Le créationnisme est un courant de pensée politico-religieux qui prône une lecture littérale de la Bible, notamment du livre de la Genèse, en tant que faits scientifiques. Pour plus d’informations, voir Talk.origins, base de données riche et complète sur la controverse "évolution contre créationnisme", et le site du National Center for Science Education qui défend l’enseignement de l’évolution dans les écoles publiques nord américaines.
[5] "I cheerfully refer to myself as a gun nut". Même s’il se veut ironique en soulignant l’éventuelle inanité des arguments de ses opposants, l’expression est intéressante, à rapprocher selon moi d’une autre que l’on emploie parfois : "les fous d’Allah" !
[6] Au-delà de quelques passages un peu populistes et "too much", ce documentaire est à voir absolument, et devrait être diffusé dans toutes les écoles de France et de Navarre !
[7] De nouveau, le malaise s’installe, car ce type de discours n’est que trop courant dans une certaine frange de la population américaine.
[8] Opinions parfois déformées par des gens qui n’ont sans doute jamais ouvert un ouvrage de Dumézil. La recherche scientifique sur les Indo-européens a été polluée, dés sa naissance même, dans la deuxième moitié du XIXe siècle, par des idées politico-raciales nauséabondes. Dans les années 70-80, certains ont voulu faire passer Dumézil pour un adorateur des nazis, un tenant de l’extrême-droite. Pour en savoir plus sur le sujet, je ne saurais trop conseiller la lecture de l’essai de Didier Eribon, Faut-il brûler Dumézil ? Mythologie, science et politique, Flammarion, 1992, pour avoir des précisions historiques basées sur des faits, et non sur des allusions ou des raccourcis. Dumézil était un homme de droite, que l’on pourrait peut-être rapprocher d’un Charles Pasqua, mais certainement pas un fasciste.
[9] Et je reste poli !
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