La réalité a besoin de vous

Au départ je devais écrire un témoignage à Framasoft sur ma réception du logiciel libre, j’ai abandonné cette besogne.
Puis j’ai pensé qu’il serait bien de vanter le logiciel libre sous le signe de la qualité et j’ai
commencé à trouver cela absurde conforté par la lecture des textes de la
librairie « l’esprit du libre ».
Absurde !? Oui.
Je me pose des questions quand je lis les textes publiés
par des chercheurs ou non sur les logiciels libres. Je suis abasourdi par
leur étonnement : « merde ! Le logiciel libre ça marche ! Même du point
de vue économique, même les états s’y intéressent, même moi je m’y
intéresse ! Donc je vais le transmettre et, pourquoi pas, l’enseigner aux
autres. »
Cela me dépasse parce que cette réaction émotive, bien souvent
dissimulée sous le couvert d’une longue analyse ou d’une thèse révèle
quelque chose d’ahurissant : les mécanismes qui régissent notre monde
sont si bien ancrés en nous qu’ils sont devenus plus que des convictions, ils
sont devenus une réalité quasi indépassable et lorsque deux hurluberlus
(Torvalds et Stallman) démontrent par A + B qu’une autre conception du
monde est possible tout le monde se précipite pour voir le miracle !
Je me pose des questions parce que ces réactions émotives sont portées
par des personnes qui se définissent comme ayant une certaine culture ou du
moins qui se sont intéressées plus ou moins aux têtes de gondole de la
culture : Platon, Aristote, Bible.
Mais que disent les auteurs de ces textes ?
Je me pose des questions lorsque l’on étudie comme une grande nouveauté
venue d’on ne sait trop où l’organisation du logiciel libre : comment une
communauté d’hommes répartie dans le monde et n’étant liés que par
internet et par un programme spécifique ne répondant à aucune structure
classique hiérarchique, commerciale et de contrôle, comment une telle
communauté peut-elle réussir à développer des logiciels aussi fiables et
stables ?
A croire que tout le monde a oublié ses cours de biologie, il
me semble que la nature s’organise un peu de la même manière, on ne sait pas
trop comment d’ailleurs (d’où de nombreuses recherches pour savoir
comment) et cela donne un truc assez sympathique, la biosphère, à
l’intérieur de laquelle il y a entre autres, l’être humain. C’est
l’homme,
sorte d’être humain fasciné par le pouvoir et le contrôle et tout plein
d’occupations de ce genre, qui fait plutôt peur.
Et les scientifiques, genre hermaphrodite composite, fortement soupçonnés
de prendre le prétexte de l’étude de l’être humain pour finalement
vouloir
en faire un nouvel homme, fidèles à leurs coutumes, se réclament
prophètes
des principes du libre échange des savoirs ou on le leur attribue, ben
tiens !
Leurs recherches sont publiques mais quand il s’agit de
vulgariser
le liseur paye des droits d’accès à la lecture. La Société des auteurs
compositeurs dramatiques à été créé par notre Beaumarchais national en
1777, la SACEM (société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique)
en 1851, la Société des gens de lettre par Balzac en 1838 (périodes où la
société économique et ses rigidités actuelles prenaient leur essor). Et
depuis quelques années la société civile des auteurs multimédia.
Et avant qu’y avait-il ?
Toutes ces sociétés ont été créées pour protéger les
droits d’auteur et tout le monde voyait là du génie dans ses créations de
sociétés surtout les financiers (les ayant droits) plus que les auteurs
qui se sont perdus dans les méandres psychologiques de ce même droit
d’auteur très séduisant qui « permet d’en vivre ».
La légende raconte, à
propos de Beaumarchais, qu’il a créé cette société parce qu’il ne
supportait par que les acteurs modifient le texte de ses pièces... Quel
retournement de situation avec le logiciel libre ! J’ai envie d’en rire
très fortement !
En outre ces études montrent aussi un questionnement soudain sur la
notion
de propriété. Qu’est-ce que cela ? Voici un espace défini dans un autre
espace où apparaissent des bordures, des limites, des contours, des
frontières créant ainsi un espace intérieur et un espace extérieur. Du
tracé de ces limites, il est demandé soit de contourner ce nouvel espace,
soit de payer un droit d’entrée pour le franchir ou d’exiger un
comportement différent parce que cet espace n’obéit pas aux mêmes règles.
Ces limites peuvent s’exprimer à la fois physiquement ou d’un point de
vue
immatériel.
Le oui et le non éducatifs qui servent à définir, à former
ces limites. La bonne engueulade quand ces limites sont franchies,
dépassées par nos enfants. Punitions ou gifles qui servent à la
compréhension de la notion de lois même si ceux qui les donnent ne savent
même pas ce que signifient ces actes. Et quand il n’y a plus rien à faire
les institutions officielles remettent de l’ordre dans tout cela parfois
avec l’aide de quelques économistes ou alors on devient anarchiste.
Absurde !? Parce que je ne m’intéresse pas qu’aux logiciels libres et que
ce soit chez les anti-g8, anti-nucléaires ou autres anti ou pro, il y a
toujours une directive ou française ou européenne contre laquelle il faut
se révolter dignement puisque son but est de nous retirer de la liberté
et
donc nous pourrir la vie.
Au rythme où vont ces directives et à quelles
types de minorités elles s’adressent, il faut se demander quel est le
but
réel de ces directives, leur signification et qui elles servent.
Je me pose des questions parce que l’homme ne peut pas s’empêcher de
trouver l’autre, celui qui a tous les défauts du monde (le pamphlet « Piège
dans
le Cyberespace » en est l’exemple type). Et à force de le chercher on
finit par le trouver puisque nous l’avons créé.
Quelle que soit la
politique de Mcrsft, elle ne s’est pas auto-produite mais représente
l’utilisation et la compréhension extrêmes des subtiles défauts de notre
société et lorsqu’on montre avec autant de panache nos défauts, qu’on les
exploite pour en faire fortune alors l’homme se retrouve nu, se retourne
vers des valeurs plus louables, être humain, et rejette avec vigueur cet
outrage : « Non ! Cela ne se peut. Ce n’est pas mon monde. Ce ne sont pas
mes valeurs. » Et pourtant si. Mais cela reste insupportable
potentiellement. Après tout Aristote a bien été le professeur d’Alexandre
le Grand ;-)
Le plus incroyable dans tout cela ce sont ces mêmes valeurs de partage
des
connaissances, d’entraide en cas de difficultés de la part d’un
utilisateur, en cas d’erreur du programme : tout le monde s’affaire à
fabriquer, à construire un meilleur programme, un meilleur logiciel, à
fournir une meilleure aide et des formats ouverts.
Mais lorsque je sors
de
ce doux monde idyllique. Ce que je vois ne ressemble pas à cela : où est
l’entraide dans la réalité ? Où est le partage des connaissances ? Où est
l’ouverture vers l’autre ? Qui est prêt à se dévouer corps et âme, à être
un volontaire pour aider cette personne que l’on croise dans la rue et
dont chacun sait qu’elle a un bug dans sa tête ?
Il n’y a quasi personne
sur la liste d’attente et lorsque j’en parle, on me répond « Cela ressort
des psy. » Quel désaveu ! Et ceux, celles que je vois dans la rue
s’amassent en nombre depuis quelques semaines pour exprimer une colère
réelle pour ne pas dire souffrance. Ceux qui en ont encore la force,
parce
que les exclus, eux n’en ont plus de forces, juste assez pour survivre et
parfois croiser la route d’un camion.
Certes le logiciel libre est une réussite et prouve que l’être humain à
d’innombrables ressources comme il a toujours su le faire mais j’aimerais
que ces valeurs, qui pour l’instant restent attachées au monde intérieur
de la séduction intellectuelle, s’exportent vers le monde réel. Parce que
s’il y a autant de gens qui s’intéressent à ces principes de liberté, de
partage des connaissances, d’entraide et d’ouverture vers l’autre alors
venez dans la réalité la réalité a besoin de vous.
Si ces valeurs dans
le
monde informatique s’appellent logiciel libre dans la réalité ces valeurs
se nomment amour.
P.S : s’il vous plaît, ne transformez pas cela en je ne sais quelle croyance ou religion ou encore en doctrine de type philosophique ou politique ; c’est une fâcheuse tendance de l’homme qui dure depuis quelques temps maintenant et ce n’est pas toujours très pertinent.
Merci.
[1] Référence de la photographie : Church Gate Station. Bombay, India, 1995. © Sebastião Salgado.
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