Logiciels libres : les pingouins se déchaînent

L’article dont nous vous proposons ici une lecture critique est une fausse vraie nouveauté. Fausse parce que datant (déjà) de janvier 2002, mais vraie si par exemple vous avez découvert le logiciel libre il y a moins de trois ans et que vos pérégrinations numériques ne vous l’ont pas encore fait rencontrer.

Il est à l’origine paru dans le volume L de la singulière revue R de réel, ainsi décrite par Libération dans La beauté du zeste (Philippe Lançon - 28 11 2004), un article signalant sa... disparition !

« R de Réel est ­ ou fut ­ en effet une revue abécédaire. Elle est dirigée par deux jeunes auteurs, Raphael Meltz et Laetitia Bianchi. Des écrivains comme François Bon, Eric Chevillard et Pierre Senges y collaborent régulièrement. Le principe est simple : chaque numéro saisit une lettre (ou deux parfois) de l’alphabet. Puis chacun choisit certains mots commençant par cette lettre. Les articles sont parfois des définitions, parfois des fictions, parfois des réflexions, parfois de la critique. Une iconographie, une typographie et une mise en page très soignées, pleines de fantaisie et de raffinements, accompagnent ces textes. »

L’illustration est de Rocco.

Personne ne s’imagine certainement la tonne de questions qui surgit quand la première est posée : Qu’est-ce que Linux ? [1] La première question est évidemment variable selon l’endroit par lequel on entre dans cet autre univers informatique qui s’intègre, se confronte, affronte celui dont nous étions quasiment tous familiés, celui du propriétaire. On peut donc aisément arriver au même constat si l’on préfère poser la question suivante : Qu’est-ce qu’un logiciel libre ? De toutes les manières ces questions sont interpénétrables et poser l’une revient à poser l’autre, et inversement. Bref, voilà une introduction peu claire qui fait le pendant à un article lui dénué de gribouillis textuels comme il m’arrive parfois ou trop souvent d’en faire.

Mais cette introduction n’est pas totalement dénuée de sens, et vous avez toute liberté d’en garder que la première phrase, voire la deuxième si le coeur vous en dit, ce qui, absolument, ne change rien puisque pour arriver jusqu’ici, il vous aura fallu la traverser. Décidément. Allons donc au coeur du sujet, car l’article pour lequel je vous propose ici et maintenant le résumé, en tout cas une lecture critique, est lui d’un bien plus grand intérêt que ces quelques difficiles lignes introductives mais relativement sensées, comme je vous le disais de premier abord, ou plutôt du second. Enfin bref, Raphaël Meltz, l’auteur de cet article, prend un malin plaisir à répondre à ces questions qui nous taraudent tous un jour où l’autre, nous empêchant de trouver le sommeil. C’est que Monsieur Meltz préfère nous voir bienheureux après un bon gros dodo, afin que nous puissions utiliser les logiciels libres en toute connaissance de cause, pleinement conscient que cette action toute bénigne en apparence, nous engage tous dans un processus qui va au-delà de ce que nous pouvions imaginer, sans pour autant réduire notre capacité imaginative à celle d’un manchot, bien qu’en la matière, rien ne soit prouvé :)

L’objectif de l’article est clair : donner un peigne à ceux qui s’entremêlent les neurones quant à savoir ce que sont les logiciels libres (si tant est qu’à un moment nous nous posâmes la question), du fondement idéologique à leur réalité sociétale. Et Raphaël Meltz a le coup pour démêler les noeuds et rendre docile la mêche rebelle. A commencer par une première page de rappel des principales définitions informatiques, principalement celles qui nous préoccupent ici : logiciels, OS, licence, etc., pour les hirsutes newbies en informatique, histoire de tracer une raie-férence de base. Puis vient la question fatidique : " Le logiciel libre est-il vraiment « une conception dangereuse pour tous les éditeurs de logiciels » ?". Vous qui ne vouliez qu’une coupe aux ciseaux, vous voilà partis pour la permanente :D

Car cette question nous fait entrer dans le vif du sujet : le logiciel libre, linux, Gnu, tout est passé au peigne fin. Définition, émergence, conséquences, le libre décrit par R. Meltz se dévoile, non sans parti pris, dans une comparaison avec le logiciel propriétaire, cible à genou qui, par la cohérence d’un propos référencé de textes fondateurs et non des moindres, peine à se relever. Mais rien de dogmatique dans le texte : l’auteur n’hésite pas à mettre le doigt sur quelques épis de taille qui ornent la tête bien faite des communautés du libre... et d’apporter aussitôt la lotion qui va bien : là une citation du Patron de Red Hat, ici une autre de Stallman. Et de repartir ensuite sur le copyleft, partie à mon sens, la mieux développée de l’article et celle qui participe du débat actuel sur la brevetabilité des logiciels. On l’aura compris, compte tenu de l’adhésion de l’auteur à cette philosophie du libre qui redessine de manière inextinguible notre société vers celle délicatement décrite par Marcel Mauss, la position de l’auteur va dans le sens du rejet de cette volonté guidée par le loup pris à la patte. Car, en fin de compte, c’est de cela dont il est réellement question : que le modèle développé, endogénéré par les hackers du logiciel libre serve de modèle générique d’une société nouvelle, libérée de la contrainte d’un capitalisme servil et forcené, dans laquelle la valeur travail prendrait la même signification que celle de plaisir, où s’épanouirait pleinement cette théorie du développeur (faussement) fainéant ou chacun collabore à son gré, apporte une pierre à l’édifice, non cette cathédrale d’un autre temps, mais cet espace réticularisé où chaque besoin, ou qu’il soit, quel qu’il soit, trouverait une réponse.

Cette société nouvelle, toujours inscrite dans le registre utopique, que porte en lui le modèle d’émergence et de développement des logiciels libres, peine à prendre forme dans sa confrontation avec une réalité socio-politico-économique encore très empreinte du classicisme industrialo-capitaliste, racines du capitalisme informationnel actuel ; et il ne tient parfois qu’à un cheveu que le dess(e)in ne reste qu’en l’état d’esquisse. Ce poil rigide qui ne peut plier et qui redresse les autres : c’est chacun d’entre nous dans l’utilisation consciente du logiciel libre et de tout ce qu’il engage, et de tout ce qui le constitue. Et comme le souligne l’auteur aux termes de son développement, cette utilisation du logiciel libre est : "Un petit pas pour (l’ordinateur), un grand pas pour l’humanité".

Alors il est des textes dont on peut se passer, d’autres qui pointent sur une partie du tout, d’autres encore qui deviennent références. Je pense que ce texte fait partie de cette dernière catégorie, de par le thème travaillé, de par son accessibilité et sa simplicité, sa cohérence, son argumentation et son objectif. On peut réfuter tout ou partie, ne pas être d’accord sur tel ou tel point, voire sur la totalité. Il n’empêche qu’il permet à chacun d’entre nous, informaticien chevronné comme utilisateur occasionnel à la recherche d’un logiciel libre, de réfléchir, d’aller plus loin que cette recherche là, d’être pleinement conscient de ses actes. Et quand il s’agit d’humanité, du collectif, de l’être-ensemble, on ne peut le faire à la légère. C’est une question de principes et d’engagement. En tous les cas, ce texte vient conforter l’idée qu’une (r)évolution est en marche et que nous y participons dans sa totalité.

On peut regretter peut-être une chose, mais c’est parce que j’aime bien titiller et que ça ne mange pas de pain : que le manchot se soit transformé en pingouin :D

Bonne lecture.

Sdj

[1] Je ne parle même pas de Gnu, non pas G.N.U., "gu’nou".

On pourra se référer à cet article dans lequel Bruno Lemaire et Bruno Decroocq, deux pointures dans leur domaine, vont dans le sens du texte présenté ici.

Commentaires

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> Logiciels libres : les pingouins se déchaînent , le 4 mars 2005 par plf (0 rép.)

« Dans le potlatch, on donne pour “écraser” l’autre par son don. Pour cela, on lui donne plus qu’il ne pourra rendre ou on lui donne beaucoup plus qu’il n’a donné. [...] Le don-potlatch endette et oblige celui qui le reçoit, mais le but visé est explicitement de rendre difficile, sinon impossible, le retour d’un don équivalent : il est de mettre l’autre en dette de façon quasi permanente, de lui faire perdre publiquement la face, et d’affirmer ainsi le plus longtemps possible sa supériorité. »
Maurice Godelier, L’Énigme du don, Fayard, 1996.

La citation - notamment dans le contexte du logiciel libre - fait un petit peu froid dans le dos, mais elle a le mérite de poser la question du retour, du “contre-don”... Au moins en ce qui concerne les logiciels libres non commerciaux. Et si c’était ça, la raison principale de la réticence vis à vis des logiciels libres ? N’est-il finalement pas plus confortable d’acheter un produit, avoir l’illusion de ne plus rien devoir à personne et même le droit de réclamer ? Enfin n’est-il pas particulièrement jouissif d’utiliser gratuitement un logiciel en principe payant ? Cet article de fond montre - s’il était encore besoin - combien un logiciel libre est pensé par et pour des personnes matures et responsables.

plf

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> Logiciels libres : les pingouins se déchaînent , le 4 mars 2005 par Anatoole.59.fr (1 rép.)

Je suis impressioné par la capacité de l’auteur, qui vient donc si j’ai bien compris du monde littéraire et non du monde geek (quoique l’un n’empêche pas l’autre) à avoir saisi la substantifique moëlle du logiciel libre.

Merci pour la redécouverte.

C’est bien de faire dans la nouveauté permanente, mais c’est tout aussi bien de temps en temps de remettre dans le circuit des articles phares, en particulier pour les nouveaux venus.

> Logiciels libres : les pingouins se déchaînent , le 31 mars 2005 par Corwin

Qu’est ce que c’est que ce message imbécile ?

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