Comment informatiser intelligemment les écoles

Au rythme où se développent les nouvelles technologies, rares sont les articles évoquant une actualité informatique qui ne se voient pas au bout d’un an relégués au mieux aux archives au pire directement aux oubliettes.

En... octobre 1998, Jean-Claude Guédon, professeur au département de littérature comparée de l’Université de Montréal, fait paraître dans le magazine Québec Science un article intitulé "Comment informatiser intelligemment les écoles" à l’attention de Madame Marois, alors Ministre de l’Éducation du Québec.

Sans trop m’avancer je ne crois pas qu’il ait eu à l’époque l’impact souhaité auprès des instutitions éducatives de la Belle Province. Par contre il en eut un très fort sur... moi et par ricochet sur l’existence de Framasoft car c’est ni plus ni moins à la lecture de cet article que j’ai eu l’idée de ce site et de son projet.

En effet en 1998 je découvrais lentement l’informatique en me réprésentant l’ordinateur comme un vague outil et internet comme une grosse vitrine. C’était nouveau, c’était intéressant mais rien de plus. Alors lire ce qui suit fut une véritable révélation et je ne dois qu’à ma pudeur de ne pas être sorti de mon bain en courant nu dans les rues de ma cité pour faire partager cette découverte.

"En utilisant les logiciels libres, non seulement on effectue des économies spectaculaires pour le matériel, non seulement on se libère des logiques que tentent d’imposer les grandes multinationales de l’informatique, mais, en plus, on se met en relation avec l’un des foyers les plus vivants de la société qui est en train de se créer, celle de l’intelligence distribuée. Cette intelligence distribuée a déjà donné quelques résultats spectaculaires. La recherche scientifique en est l’exemple historique le plus éclatant, mais, plus près de nous, Internet, Linux, la Toile témoignent aussi de la validité du concept. Cette intelligence distribuée, en fait, ne fait que commencer à faire sentir ses effets et ils vont être majeurs. De grandes surprises attendent les instances politiques et commerciales qui ne vont pas bien en saisir les enjeux. Le maillage massif, sur des modes originaux, de centaines et de milliers d’esprits va conduire à de nouvelles formes de territoires, d’identités et donc de réalisations."

Bon sang mais c’est bien sûr ! D’intéressantes, les nouvelles technologies devenaient enthousiasmantes et même passionnantes...

Six ans plus tard, quand bien même les exemples contextuels soient bien évidemment à réactualiser, les enjeux sont toujours là. Force est de constater que ce texte a plutôt bien vieilli pour ne pas dire qu’il n’a pas pris une ride !

Bien sûr aujourd’hui la situation a très sensiblement évolué. Le libre est sorti de sa niche. Il a droit de citer. Il a pignon sur rue. Pas une semaine sans qu’on nous annonce un énième spectaculaire passage institutionnel vers du libre. En un mot comme en cent "tout le monde en parle" et l’optimisme est de mise.

Mais serait-on allé plus vite si en haut lieu on avait voulu prêter plus d’attention aux arguments exposés ici ?
Assurément oui !

Vous me direz qu’il fallait laisser le temps au temps, que les logiciels libres n’avaient pas atteint leur pleine maturité, etc.
Peut-être. Le problème, et Framasoft peut en témoigner, c’est que dans l’intervalle c’est une génération entière, enseignants en tête, qui s’est faite "à l’insu de son plein gré" conditionnée par les logiques et usages du logiciel et des licences propriétaires. Et quand un éditeur se retrouve en situation de monopole, quand pour en échapper on ne propose que le piratage, alors cela devient carrément problématique. Pour le dire brievement, on n’aurait peut-être pas fait du mot "migration" un mot à la mode si on avait bien voulu écouter en temps et heure les conseils avisés de quelques visionnaires.

En cette veille de rentrée scolaire et en hommage à son auteur que je compte parmi les phares de la communauté, il n’était peut-être pas inutile de resortir cet article du placard numérique et le faire découvrir ou redécouvrir à qui de droit.

Cordialement, Alexis Kauffmann.

La révolution Internet n’aura pas lieu tant qu’on n’inculquera pas une solide culture informatique aux élèves. Et, pour cela, il n’est pas nécessaire d’investir des millions de dollars...

Par Jean-Claude Guédon
Octobre 1998

À Madame Marois

I - Petit exercice désespéré (et désespérant) en guise de préambule

D’un pays à l’autre, une épidémie de fièvre informatique envahit de nouveau les écoles, alimentée cette fois-ci par Internet et non pas, comme dans les années 80, par la montée des ordinateurs personnels. D’un pays à l’autre, les mêmes impératifs se répètent en échos monotones, un tantinet ennuyeux : il faut augmenter le nombre d’ordinateurs par étudiants ; il faut assurer le branchement des écoles sur Internet.

Les parents, à la vue des écrans placés dans les écoles, « sauront » que leurs enfants jouissent d’une éducation moderne. Pour leur part, les politiciens, campés devant les écrans de télévision, se flatteront, surtout s’il y a campagne électorale, d’avoir modernisé l’éducation. Les enseignants, d’abord un peu inquiets à la perspective d’une véritable révolution pédagogique, en débusqueront rapidement la banalité fondamentale : quelques savoir-faire très ponctuels (maîtriser MS-Office, par exemple), qu’il s’agit de repousser le plus vite possible dans les marges les plus dévalorisées du programme et de l’emploi du temps, à l’instar de l’audiovisuel et des plans informatiques d’antan... Quant aux étudiants, à peu près jamais consultés sur ces questions, ils joueront à paraître modernes, qualité essentielle, dit-on, pour décrocher un emploi problématique.

Puis, le temps passant, les fonds de rattrapage épuisés, les équipements vieillis, la question de l’informatique dans les écoles refera un jour surface, peut-être vers 2005, telle une vieille moisissure qu’un coup de torchon distrait ne saurait faire disparaître. En effet, vivant mal le deuil du marché lucratif et captif des écoles, le commerce des ordinateurs se doit de relancer périodiquement les ventes au nom de quelque nouveau « progrès révolutionnaire ».

Quand la politique d’informatisation des écoles est guidée par des considérations plus statistiques (en rappelant la vieille liaison entre statistique et État) que pédagogiques, elle se condamne à badigeonner le cursus traditionnel d’une vague teinture informatique, vite effacée. L’école, il est vrai, s’est souvent complue à maintenir vivantes des activités fossiles issues d’âges révolus ; elle abritera sans doute longtemps le cours magistral en dépit du fait que l’informatique le révèle comme un résidu pittoresque de l’âge industriel. Mais il ne faut pas s’appuyer sur des formes larvées de paresse pour fonder de bonnes politiques.

Au contraire, une politique sérieuse de l’informatisation des écoles prend fermement le parti de situer cette informatisation au coeur du processus pédagogique. Elle cherche en particulier à transformer ce « haut-parleur » vivant qu’est le professeur traditionnel en sherpa ou en guide de l’étudiant. La figure du professeur disparaît dès lors pour reparaître sous la forme d’un accompagnateur actif installé au sein d’une dynamique vivante où chaque élève peut gérer activement sa « carrière d’apprentissage » dans un contexte d’enseignement mutuel. De plus, une politique visant une réelle appropriation des techniques informatiques et d’Internet par l’éducation offre l’occasion de réaffirmer avec force l’idée que l’école vise à former des citoyens et non des consommateurs.

II - Les enjeux de l’informatisation des écoles primaires et secondaires

À l’évidence, l’enseignement traditionnel, avec manuels et cahiers, accompagné du tableau noir et, à l’occasion d’un projecteur, se porte bien dans nos écoles. Si, à l’occasion, on voit intervenir un ordinateur dans un cours, on se rend vite compte que rien n’a vraiment changé : on a le plus souvent créé un équivalent moderniste de l’équipement classique. Même les salles d’ordinateurs font illusion puisque, très souvent, l’écran joue finalement le rôle d’un tableau individualisé. L’appropriation scolaire de l’informatique donne surtout l’apparence d’un gigantesque exercice de neutralisation : jouons à la modernisation, mais, surtout, ne touchons pas à l’essentiel !

L’introduction des ordinateurs dans les écoles devrait pourtant soulever des questions fondamentales et entraîner des discussions intenses. Or, le débat pédagogique demeure feutré, presque élidé, alors qu’il s’agit en fait de l’enjeu fondamental. En résulte une utilisation telle des ordinateurs qu’elle semble avoir été conçue surtout pour éviter de créer des vagues dans l’institution. Elle répond aux trois objectifs de base suivants.

  1. Aboutir à une maîtrise très limitée de l’équipement informatique. Cette maîtrise pourrait se comparer à celle d’un tableau de bord particulier dans une voiture donnée. Elle revient à utiliser l’interface proposée par le système d’exploitation Windows de Microsoft ou, à l’occasion, celui du Macintosh. Souvent, d’ailleurs, les étudiants ne rencontrent qu’une seule de ces interfaces.
  2. Apprendre à se servir de trois ou quatre types de logiciels appartenant à l’ensemble fréquemment rencontré dans les bureaux : un traitement de texte, un tableur ou chiffrier, une petite base de données, un logiciel de graphisme élémentaire, un gestionnaire de courrier électronique. En gros, ceci revient souvent à se familiariser avec la suite bureautique de Microsoft.
  3. Commencer à se familiariser avec Internet, c’est-à-dire, en pratique, apprendre à échanger du courrier, à « surfer » dans la Toile, à utiliser quelques moteurs de recherche. À l’occasion, on apprend à trouver un peu d’information, mais la crainte des mauvaises rencontres limite sévèrement ces explorations. Trop rarement, on apprend à publier ses propres pages dans la Toile.

L’élève actuel qui sort de l’école correspond à deux profils socio-économiques très précis selon qu’il dispose d’un ordinateur à la maison ou non. Dans le premier cas, à force d’initier papa et maman au nouveau joujou familial, l’élève s’approprie l’ordinateur à un niveau tel que les activités scolaires lui paraissent banales, barbantes et dépassées. Dans le deuxième cas, il n’a acquis qu’un rapport très superficiel, largement passif et lointain avec l’informatique. Loin de contribuer à réduire les inégalités, l’introduction des ordinateurs dans les écoles peut au contraire accentuer le contraste croissant entre info-riches et info-pauvres, c’est-à-dire entre riches et pauvres. D’où l’importance d’une politique intelligente en la matière.

III - Propositions concrètes pour une culture informatique

Comment penser l’agencement d’une véritable culture informatique dans nos écoles ? L’exercice, certes périlleux, peut se révéler utile, s’il permet d’esquisser les contours d’une réelle politique. Son ambition justifie la dédicace liminaire.

1. La question du matériel

À cause des obésiciels [1], elle paraît souvent difficile à résoudre, voire insoluble. Depuis une décennie environ, les grandes compagnies de logiciels et celles qui fabriquent les puces (Intel, Motorola) semblent s’être donné le mot pour que les gains de puissance du côté des puces soient annulés par la lourdeur croissante des logiciels. Pire, les logiciels d’antan ne tournent plus sur les machines modernes, manière comme une autre de forcer la consommation. Il faut donc renouveler ce matériel régulièrement, en pratique tous les trois ans environ, si on se limite aux solutions commerciales les plus évidentes.

Pour réduire ces coûts énormes, un gouvernement intelligent commencerait par scinder le cas des équipements stables, tels que les écrans, les souris et même les imprimantes, de celui de l’ordinateur proprement dit. En effet, un écran dispose d’une vie stable d’environ 8 à 10 ans et ses caractéristiques changent peu. Il en va de même pour le clavier, la souris et l’imprimante. L’ordinateur lui-même, en revanche, évolue plus rapidement, au rythme en fait de l’évolution des puces, si bien que, en trois ou quatre ans, sa puissance de calcul se voit multipliée par dix.

Un gouvernement intelligent offrirait aux compagnies la possibilité d’amortir le coût complet de leurs ordinateurs en deux ans, à condition de les donner, à la fin de cette période, aux maisons d’enseignement [2]. Il en résulterait évidemment un manque à gagner en impôts, mais celui-ci pourrait être déduit de l’enveloppe prévue pour l’informatisation des écoles. Avant d’être distribués aux commissions scolaires, ces ordinateurs vieux de deux ans pourraient être répartis entre divers départements d’informatique des cégeps et des universités pour une mise à niveau générale, effectuée par des étudiants.

2. La question des systèmes d’exploitation et des logiciels

Établissons d’abord une distinction utile. Un logiciel dispose de sa propre interface, et celle-ci varie généralement peu d’un environnement à un autre. Par conséquent, la formation aux traitements de texte, aux tableurs ou chiffriers, aux bases de données, etc. peut se penser largement en dehors de toute référence au système d’exploitation. En pratique, l’utilisateur ne voit que le logiciel utilisé, dont l’interface imite celle du Macintosh lancée dans les années 80. Aujourd’hui, fenêtres, icônes et souris permettent de pointer et de cliquer.

D’autre part, il semble regrettable de n’introduire les étudiants qu’à un seul type de logiciel ou, au mieux, à une gamme étroite de ces produits. Former les étudiants en n’utilisant que telle version de MS-Word conduit à un résultat garanti : obsolescence rapide du savoir-faire, attitude passive devant des situations inconnues et donc entraînement à une mentalité de consommateur plutôt qu’à celle d’individu responsable et autonome, bref de citoyen.

Revenons aux systèmes d’exploitation. Depuis les débuts des micro-ordinateurs, il y aura bientôt 20 ans, la situation s’est considérablement décantée. Hors MS-DOS en voie de disparition et le Mac OS, lui-même très affaibli, il ne reste que deux grandes familles de systèmes. On retrouve, d’une part, les deux entrées Windows de Microsoft, Windows 98 (qui vient de sortir au moment où ces lignes sont écrites) et NT. Mais, à terme, seul Windows NT est censé survivre. Restent par ailleurs toutes les variantes d’Unix dont la plus passionnante est Linux.

Les deux seuls systèmes d’exploitation qui voient leur part d’utilisateurs augmenter actuellement sont NT et Linux. Même Windows 95/98 stagne en pourcentage ou tend à légèrement baisser. Nous allons bientôt assister à une lutte à finir entre Microsoft Windows NT et Linux, combat d’autant plus intéressant que les deux entités en présence n’ont pas du tout la même logique de fonctionnement. Alors que Microsoft correspond à l’entreprise capitaliste classique qui, avec tous les moyens dont elle peut disposer, vend à peu près n’importe quoi au plus grand nombre en comptant au moins autant sur le matraquage publicitaire que sur la R-D, Linux, pour sa part, constitue probablement à ce jour la réalisation la plus spectaculaire de la philosophie des logiciels dont les sources sont libres [3].

3. Quels sont les avantages de Linux ?

Concrètement, Linux est un clone d’Unix doté de sources libres et enraciné dans un vaste mouvement de collaboration. Les protocoles de base d’Internet ont aussi été conçus dans cet esprit. Il ne faut donc pas sous-estimer la portée de ce mouvement que le hacker de haute volée, Eric Raymond, a récemment décrit de manière percutante dans un texte devenu célèbre dans tout Internet : La cathédrale et le bazar [4]. Linux constitue un exemple parfait de ce que l’auto-organisation et l’intelligence distribuée, répartie ou partagée peuvent produire.

À la différence de la plupart des autres systèmes d’exploitation, Linux tourne sur un nombre impressionnant de puces et de plates-formes : des microprocesseurs Intel et de leurs clones aux microprocesseurs Motorola (Macintosh en particulier) en passant par les stations Sun, Silicon Graphics et Hewlett-Packard [5]. Linux offre un système d’exploitation unique pour une gamme remarquablement variée de puces et d’appareils. Ceci permet de créer aisément des réseaux avec des ensembles d’appareils complètement hétérogènes. Linux peut donc redonner cohérence à l’ensemble hétéroclite d’appareils que les écoles abritent déjà et que la politique d’amortissement accéléré, suggérée plus haut, aura tendance à entretenir.

Jacques Gélinas, à l’École des Trois-Soleils, au nord de Montréal, a montré comment un ordinateur modeste, doté d’un Pentium cadencé à 133 MHz et d’une mémoire vive de 64 mégaoctets, pouvait piloter 4 vieux ordinateurs (3 appareils 386 et 1 appareil 486). En utilisant donc du matériel désuet, en traitant ces vieux ordinateurs comme des terminaux X, quatre étudiants pouvaient travailler en parallèle, comme s’ils disposaient d’ordinateurs beaucoup plus puissants. Les qualités multitâches et la mémoire protégée de Linux permettent donc de gérer chaque terminal comme s’il s’agissait d’un ordinateur indépendant. Résultat ? Le coût d’informatisation d’une classe baisse considérablement. En utilisant judicieusement Linux, le coût moyen d’équipement pour un poste de travail peut donc descendre à moins de 500 dollars, écran compris.

La première objection que l’on oppose généralement à l’utilisation de Linux porte, bien sûr, sur la difficulté d’utilisation de ce système. Pourtant la situation a beaucoup évolué et ne cesse de progresser. Bientôt, Linux offrira plusieurs interfaces graphiques, au choix de l’utilisateur, telles que KDE, déjà stable, ou encore Gnome, actuellement en cours de développement [6]. Linux est donc beaucoup plus convivial qu’on ne le dit généralement. Et, rappelons-le, une fois à l’intérieur d’un logiciel, on n’est plus dans Linux, mais bien dans ce logiciel. En d’autres mots, la courbe d’apprentissage de Linux s’est adoucie au point qu’elle permet désormais d’envisager l’utilisation de Linux à tous les niveaux scolaires [7].

Par ailleurs, l’argument de la difficulté n’est pas entièrement pertinent. En comparaison, l’apprentissage du français est tout aussi difficile. Pourtant, l’école insiste avec raison sur l’importance d’enseigner certains domaines en dépit de leur difficulté. Pourquoi ? Parce qu’elle pense que son but n’est pas simplement d’impartir quelques savoir-faire superficiels et vite frappés des pires signes de vieillissement. Apprendre à lire, par exemple, ne se limite pas à savoir vaguement déchiffrer des publicités et les slogans politiques de l’heure. Au contraire, l’école veut aider les jeunes à maîtriser leur environnement grâce à l’acquisition d’une véritable culture et d’un véritable jugement.

Dans le même esprit, l’école ne doit pas viser à répandre une vague teinture d’informatique, mais bien, à l’instar de la langue, développer une réelle culture informatique. Ceci apparaît d’autant plus important que l’informatique se révèle chaque jour plus centrale pour tous les phénomènes d’écriture et de communication. Maîtriser une culture informatique représente pour nos enfants ce que la maîtrise de l’écrit a représenté pour ma génération.

Deuxième type d’argument souvent invoqué : il n’existe pas assez de logiciels pour Linux. D’abord, présentée ainsi, la question n’est pas bien posée. En effet, ce qui compte, ce n’est pas le catalogue complet et idéal de logiciels pour Linux, mais bien ce qui existe pour répondre aux besoins des écoles. Et, de ce point de vue, la situation n’est pas mauvaise du tout. Il manque, bien sûr, Microsoft Office et on ne peut guère s’attendre à ce que cette compagnie favorise le développement de son seul concurrent crédible en lui offrant ses logiciels. Pour autant, les suites bureautiques ne manquent pas. Corel, compagnie canadienne localisée à Ottawa, a déjà porté WordPerfect sur Linux et entend généraliser ce transfert à l’ensemble de ses produits. ApplixWare offre une suite bureautique à un prix très modique, qui tourne sur Linux. Star Office, la suite bureautique allemande, non seulement tourne sur Linux, mais est gratuite pour toute application non commerciale. Voilà un autre bon moyen de faire économiser pas mal d’argent à nos écoles.

Du côté des bases de données, Linux offre non seulement les petites bases de données couramment rencontrées dans les suites bureautiques, mais donne également accès à des bases de données commerciales connues. Signe des temps, les ténors du monde des bases de données (Oracle, Informix, Interbase et Ingres) ont récemment annoncé le développement de versions Linux de leurs logiciels.

Pour le dessin, Gimp [8] offre sur Linux un traitement d’images qui vaut bien Photoshop et qui, là encore, est gratuit. Imagine-t-on bien toutes les économies que l’on peut engendrer en passant par ces logiciels libres ? Combien les commissions scolaires dépensent-elles annuellement en licences Photoshop pour les cours de graphisme dispensés au Québec ? Il y a mieux. Au fur et à mesure que les étudiants progressent, de l’élémentaire vers le secondaire, ils commencent à aborder les questions de programmation. Actuellement, cette formation fonctionne isolément, séparée des mathématiques et de la formation au matériel informatique. Or, avec l’accès aux sources qu’offrent les logiciels libres, les étudiants peuvent étudier non plus des cas abstraits, trop simples et peu enthousiasmants, mais bien des cas concrets. Ils peuvent, en groupe, en classe, en club, commencer à imaginer comment contribuer au code de logiciels déjà stables ou en cours de développement. Ils peuvent ainsi entrer dans la vaste confrérie des producteurs de logiciels libres qui, partout dans le monde, ne cesse d’alimenter cet immense exemple d’intelligence distribuée.

Avantage supplémentaire, ces étudiants découvrent rapidement qu’ils ne peuvent pas progresser seulement en liaison avec leurs amis locaux et leurs professeurs. Toutes les ressources d’Internet, en fait, sont disponibles et peuvent de ce fait être exploitées. Du même mouvement, ils peuvent se hisser au meilleur niveau mondial et entrer dans des réseaux de discussion où ils rencontrent les plus doués, les plus dynamiques, les plus créateurs. Stimulation pédagogique formidable s’il en est. Et si les professeurs suivent la même route, eux aussi se frotteront aux meilleurs et progresseront tout aussi rapidement.

On objectera peut-être que nombre de ces discussions ont lieu en anglais. C’est exact ! Mais rien n’empêche notre gouvernement intelligent de favoriser l’intelligence distribuée à l’échelle des francophones. Cela offre déjà un bassin de compétences impressionnant. La France, ne l’oublions pas, demeure l’un des grands producteurs de logiciels dans le monde. Le Québec, pour sa part, occupe une place significative dans certains créneaux du logiciel. Et puis, effectivement, si l’on ne trouve pas ce que l’on veut dans les limites de la langue française, eh bien ! on se frotte au reste du monde ! Nos scientifiques en font autant et ne s’en trouvent pas plus mal. Il ne s’agit pas de perdre sa langue ; il s’agit de savoir aller au-devant du monde de manière efficace.

Une fois la programmation enseignée sur la base de Linux et des logiciels libres, il est clair que les écoles du Québec se doteront rapidement d’une compétence redoutable dans ces domaines. Nos enseignants commenceraient à détenir une vision claire de ce que représente une attitude autonome en informatique, ainsi que la maîtrise d’une véritable culture informatique. Des systèmes d’appui entre niveaux et entre régions s’élaboreraient. Bref, tout le système scolaire se maillerait différemment, plus fortement, plus dynamiquement aussi.

À la sortie du secondaire 5, nos étudiants sauraient optimiser un système d’exploitation dont ils détiennent les sources, en fonction de leurs besoins. Ils en comprendraient la structure et seraient capables de prendre en main, rapidement, n’importe quelle variante d’Unix. Non seulement cela, ils ne seraient plus intimidés par la nouveauté et sauraient comment s’y prendre pour rapidement maîtriser tout système d’exploitation.

Windows NT et, a fortiori, les autres Windows, ainsi que le Mac OS, ne poseraient aucune difficulté pour eux. Ils seraient dans la situation de l’individu qui, face à n’importe quel véhicule, sait s’y reconnaître en quelques minutes pour le conduire ; qui sait aussi, en soulevant le capot, reconnaître les parties essentielles du moteur, leurs fonctions et même identifier les éléments défaillants et effectuer des réparations simples. C’est cela, une véritable culture informatique. Et elle n’est pas hors de portée, loin de là.

Rompu aux ressources d’Internet pour résoudre ses problèmes, un étudiant formé de cette manière s’ancrerait de manière vitale dans les lieux où se vit profondément la culture informatique. Il en ferait réellement partie, y contribuerait. Du même coup, les compagnies cherchant à installer des filiales, apprendraient assez rapidement qu’au Québec les étudiants, du secondaire à l’université, détiennent une formation informatique étonnante. La Cité du multimédia, annoncée en juin dernier par le ministre Bernard Landry, en ressentirait certainement des effets bénéfiques.

IV - Conclusion

La thèse défendue ici revient à dire à peu près ceci : en utilisant les logiciels libres, non seulement on effectue des économies spectaculaires pour le matériel, non seulement on se libère des logiques que tentent d’imposer les grandes multinationales de l’informatique, mais, en plus, on se met en relation avec l’un des foyers les plus vivants de la société qui est en train de se créer, celle de l’intelligence distribuée. Cette intelligence distribuée a déjà donné quelques résultats spectaculaires. La recherche scientifique en est l’exemple historique le plus éclatant, mais, plus près de nous, Internet, Linux, la Toile témoignent aussi de la validité du concept. Cette intelligence distribuée, en fait, ne fait que commencer à faire sentir ses effets et ils vont être majeurs. De grandes surprises attendent les instances politiques et commerciales qui ne vont pas bien en saisir les enjeux. Le maillage massif, sur des modes originaux, de centaines et de milliers d’esprits va conduire à de nouvelles formes de territoires, d’identités et donc de réalisations. Le schéma offert ci-dessus, tout en permettant de fonctionner mieux que jamais dans la société d’aujourd’hui, prépare déjà la société de demain. Or, ceci correspond exactement à l’enjeu fondamental d’une vraie politique de l’éducation.

Jean-Claude Guédon

[1] Le terme est dû à Bernard Lang, de l’INRIA, en France. Il traduit l’expression « bloatware ».

[2] Et s’il y a trop d’ordinateurs pour les écoles, d’autres segments de la société sauront en faire usage, par exemple les groupes communautaires, les bibliothèques, les scouts, les associations diverses, etc. Mais commençons par les écoles.

[3] Contrairement à un logiciel commercial, un logiciel « libre » donne accès au langage de programmation. L’utilisateur peut donc l’étudier et le modifier.

[4] Si vous ne connaissez pas encore ce texte fondateur de la communauté du Libre, nous vous le proposons au format PDF ci-dessous.

[5] La page http://pages.infinit.net/rave/os.html en donne une liste très précise.

[6] Voir http://www.kde.org et http://www.gnome.org pour obtenir plus de détails.

[7] En revanche, il faudra bien penser l’ordre des niveaux dans lequel Linux doit être introduit et sous quelle apparence. Introduire un appareil Linux en maternelle ou au primaire ne se fera pas comme au secondaire, et il est probable que le secondaire devra appuyer le primaire, et ainsi de suite.

[8] Voir http://www.gimp.org.

Commentaires

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> Comment informatiser intelligemment les écoles , le 2 août 2005 par Warthog (0 rép.)

Tout est dit. Non seulement ce texte n’a pas pris une ride mais il est surtout visionnaire. Tous les point essentiels sont abordés, avec une solution intelligente...

Seule chose qui nous manque à mon sens

un gouvernement intelligent

La cathédrale et le bazar exellent texte que j’a iredécouvert avec plaisir qui pose des intérrogations essentielles sur la conception des logiciels mais aussi sur la transmission du savoir à travers l’informatique...

Cependant il faudrait pousser plus loin le raisonnement en se demandant ce que microsoft fout dans les écoles... Si Mcdo ou Carrefour était aussi présent que ce dernier dans les salles de classes le tollé serait national, mais pour trop de gens encore aujourd’hui pc et informatique = windows.

Linux a sa place dans les écoles, il n’est pas plus dur en utilisation que n’importe quel autre OS, l’administration peut être (encore que je prétends que windows ne peut pas être administré proprement ) mais ce n’est pas aux élèves de s’en préoccuper mais aux admins reseau (coucou les copains bon courage a tous ceux qui reboote le vieux serveur NT deux fois par semaine).

D’accord également sur le fait que Linux et un modèle de développement libre favorise le fait d’appréhender les problèmes intelligement et non comme un consomateur qui ne peut que se plaindre lorsque cela ne fonctionne pas. D’accord sur le fait qu’une fois qu’on à acquis les concepts fondamentaux peut importe l’OS utilisé on s’en tire toujours.

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> Comment informatiser intelligemment les écoles , le 8 septembre 2004 par Sylvain (1 rép.)

Pourquoi ne pas créer un CAPES d’Informatique pour le Collège et le Lycée et donc d’avoir de "vrais" profs d’info ? Ca permettrait selon moi d’homogénéiser l’"informatique à l’école" et de créer un véritable enseignement d’informatique.

> Comment informatiser intelligemment les écoles , le 9 octobre 2004 par Pierre NOGUER

Parce qu’il n’y a guère d’intérêt au collège et au lycée (en tous cas dans les filières non-spécialisées) qu’on enseigne l’informatique dans des cours d’informatiques. Le B2I n’est d’ailleurs pas à ce sujet la pire initiative du ministère de l’Education Nationale : il vise à vérifier les capacités des élèves à utiliser l’informatique comme un OUTIL dans toutes les matières "traditionnelles" et non à faire de l’informatique UNE MATIERE.

La formation de chaque prof "disciplinaire" à l’intégration de l’informatique en tant qu’outil est la voie à suivre.

Pierre Noguer Instituteur ex-animateur TICE

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> actualisation , le 13 août 2004 par glauconieux (0 rép.)

Pourquoi ne pas faire les petites actualisation et pourquoi pas l’internationaliser, bien que ce ne soit pas vraiment genant, l’angle quebecois est ici inutile, la problematique est universelle dans l’éducation

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> Comment informatiser intelligemment les écoles , le 3 août 2004 par did (0 rép.)

Très bon article. Lumineux et intelligent.

L’éducation est bien sur un des grands champs de bataille entre les solutions propriétaires qui y voient une fantastique pépinière de futurs comptes en banque à vider et le libre dont certains avantages sont en parfaite symbiose avec les besoins de l’éducation, comme le montre encore cet article. Je partage bien sûr les compliments faits à FRAMASOFT ici. Sur ce champ de bataille, vous êtes de vrais capitaines !

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> Comment occuper intelligemment l’espace internet , le 2 août 2004 par Un visiteur du soir (0 rép.)

Juste un mot pour remercier le site Framasoft et saluer sa remarquable intelligence éditoriale.

Je reste fasciné par la capacité d’internet à cristaliser les énergies pour produire de tel site.

On a beaucoup critiqué le capitalisme mais on lui a reconnu certaines choses comme la motivation et l’efficacité.

Ici et ailleurs on n’est plus du tout dans le capitalisme puisqu’il me semble que c’est le bénévolat qui prévaut, mais la motivation et l’efficacité demeurent et je me demande même si elles ne sont pas encore plus fortes.

Et le tout sans savoir vraiment qui se cache derrière le site et après tout qu’importe.

Il suffisait d’avoir les bons outils pour mettre tout ce petit monde en relation.

Bertand, en direct de Toulon.

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> Merci pour ce coup de projecteur ! , le 31 juillet 2004 par JeanJean78 (1 rép.)

Je ne connaissais ni l’article ni monsieur son auteur mais cela confirme ce que je pensais des québécois en matière de nouvelles technologies.

Très intéressant pour sûr.

A deux trois passages près, on aurait pu le dater d’aujourd’hui et beaucoup n’y auraient vus que du feu !

Le truc marrant c’est que maintenant l’Institution s’intéresse au Libre, et à la limite peu importe les raisons pas toujours "dans l’esprit’".

Et finalement ceux qui freinent le plus ce sont les enseignants et par extension les utilisateurs de base préformatés au propriétaire.

Quand il y aura du Libre partout au boulot, quand on verra que ça fait pas de mal mais au contraire du bien, on se mettra à la maison à balancer ses logiciels proprio piratés ou non.

Autre truc marrant c’est que Framasoft a justement fait, si vous permettez, ses choux gras sur la situation que vous décrivez ou plutôt que vous critiquez.

On n’en est pas à un paradoxe près ;-)))

Merci en tout cas pour sa (re)publication.

> Merci pour ce coup de projecteur ! , le 31 juillet 2004

Salut

« Et finalement ceux qui freinent le plus ce sont les enseignants et par extension les utilisateurs de base préformatés au propriétaire. »

Heu, pas trop d’accord là !!!! C’est sur, beaucoup trainent les pieds, pour diverses raisons que l’on ne va pas développer. Mais il y en a pas mal d’autres qui essayent de faire passer cette culture du logiciel libre comme alternative M$.

Au dessus des profs, il y a les inspecteurs qui freinent. On n"e peut pas fournir un sujet de bac s’il n’est pas fait avec la suite M$ Office !!

Ensuite, il y a des histoires de gros sous, mais de là à penser qu’il y a de la corruption plus on monte dans la hiérarchie .....

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