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\title{\bsc{Vaincre la peur du libre}}
\author{François \bsc{Obada}}
\date{17 juillet 2005}
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\begin{document}
\maketitle

\begin{multicols}{2}

\lettrine[lines=3]{L}{a migration des utilisateurs} vers le logiciel libre n'est pas
aussi simple qu'une installation. Bien que certains sites, tels Framasoft, la
promeuvent d'une manière didactique, cette démarche souvent décrite comme
initiatique reste anxiogène. Si l'on file la métaphore du peuple migrateur, on
comprendra bien aisément les réticences du jeune poussin qui vient d'ouvrir les
yeux sur le monde qui l'entoure. Comment convaincre les oisillons de faire le
grand saut, comment dissiper dans leur esprit la peur, l'incertitude et le
doute que provoquent une telle perte de repères ? Comment leur décrire à quoi
ils doivent s'attendent sans nécessairement leur promettre des lendemains qui
chantent ?

\section{L'anxiété de la découverte}

L'initiation à l'outil informatique est souvent une frustration : celle ne de
pas connaître son fonctionnement, celle de déambuler dans un environnement qui
ne nous est pas familier. L'ordinateur a son propre fonctionnement, tellement
logique qu'il en est déroutant : il n'est pas intuitif comme nous pourrions
l'être. Il nous paraît aujourd'hui évident de trouver le bouton \emph{enregistrer}
dans le menu \emph{fichier} d'un traitement de texte, mais il n'en a pas toujours été
ainsi. Combien de jours, de mois, voire même d'années avant que nous nous
familiarisons avec l'outil informatique, et encore ! il ne s'agit que d'un
environnement la plupart du temps : Windows, de la société Microsoft.

Faisons un parallèle entre l'ordinateur et la voiture. Lorsque l'on achète une
voiture de tourisme, il nous faut un certain temps avant de se découvrir des
repères : quelles sont ses réactions, ses faiblesses ? Comment puis-je faire
ceci ou cela ? Les réponses à ces questions viennent avec le temps passé à la
conduire. La découverte est déroutante certes, mais on s'y fait. Si l'on invite
un ami à conduire notre voiture, et qu'il ne la connait pas, on constatera ses
tatonnements et ses incertitudes telles que nous les avons connues.


\section{L'importance de la relation humaine dans la migration}


Imaginons maintenant que nous devions changer de voiture : nous serions à
nouveau confrontés à une situation de découverte plutôt anxiogène, et ce,
malgré les affirmations entendues ça et là sur la sécurité accrue de ce modèle,
sa vélocité, sa puissance, etc. Cette situation est strictement identique dans
le cas d'une migration informatique, aussi minime soit-elle. Faire découvrir
Mozilla Firefox à quelqu'un qui n'a jamais connu qu'Internet Explorer risque
dans un premier temps de le destabiliser : mais sa réaction finale sera
grandement conditionnée par celui ou celle qui lui fait découvrir.

Un initiateur peu didactique et peu patient laissera à \og l'aventurier malgré
lui \fg\ un souvenir désagréable voire cuisant, et à l'inverse, un guide
attentionné et délicat saura faire passer la pilule. Il en est de même pour
l'amour et la sexualité : un(e) premier(ère) partenaire sensible, patient(e) et
attentionné(e) sera le gage d'un souvenir bien meilleur que celui d'un(e)
amant(e) bourru(e) et peu soucieux(euse) de l'autre. Le succès relatif,
c'est-à-dire la réaction de l'aventurier, sera quant à lui déterminé par sa
disposition à la découverte de l'inconnu. On voit ainsi que la réussite d'une
migration réside dans la capacité du tandem à comprendre les attentes de l'un
et de l'autre.

Aussi, une migration violente, aussi légitimée puisse t-elle être, sera à coup
sûr un échec : les utilisateurs se sentiront perdus, seuls, laissés pour compte
dans un environnement qui leur est étranger, et avec des éléments qu'ils ne
maîtrisent pas. Ils prendront en horreur leurs nouveaux outils qu'ils ne
comprennent pas, justement parce que personne n'a pris la peine de considérer
leur situation. Ils font partie du décor alors que ce sont les acteurs
principaux de la pièce. Une migration violente va à l'échec, parce qu'elle
oublie le principal facteur de l'équation : le facteur humain.

Cette peur de la nouveauté, de la découverte, et de l'incertitude de la
démarche à accomplir n'est pas propre à la migration informatique : la
migration sur un autre territoire est tout aussi anxiogène pour les populations
qui la réalisent. Quitter un environnement familier est toujours difficile,
comme il est difficile d'emprunter un chemin qui nous est inconnu mais dont on
nous dit qu'il est équivalent : aussi difficile soit l'environnement familier,
notre esprit fait abstraction des obstacles et les contournent.


\section{La nécessité d'une démarche éthique}


Aussi, remettre en cause une évidence est une démarche difficile et délicate à
effectuer : une démarche dialectique telle que le préconisait Socrate n'est pas
toujours adaptée, car les rapports humains ne tolèrent pas nécessairement
l'acceptation d'un rapport maître-élève. Nous sommes d'autant plus fiers des
quelques connaissances que nous avons que nous serions peu enclins à les
remettre en cause. Un utilisateur maîtrisant à peine son environnement Windows
ne sera pas forcément prêt à s'entendre dire qu'il est imparfait, vu les
efforts qu'il a fourni.

La migration nécessite un recul, aussi bien de ceux qui la proposent que de
ceux dont on veut qu'ils l'effectuent. La remise en cause du vraisemblable doit
être suggérée pour que l'utilisateur s'approprie la question selon sa méthode
de raisonnement, et en fasse son propre questionnement. Si un utilisateur
exaspéré demande ce qu'il peut faire contre les virus qui envahissent son
système, il n'attend pas qu'on lui réponde, soit que c'est inhérent à son
système, soit qu'un autre système ne présente pas un tel inconvénient. Il faut
répondre honnêtement à la question posée.

Celui qui suggère la migration doit lui aussi se remettre en cause :

\begin{itemize}

  \item Quelle est la nature réelle de ma solution ?

  \item En quoi serait-elle plus satisfaisante que la précédente ?

  \item Mon choix est-il motivé par la situation du migrateur ? 

\end{itemize}

Cette réflexion critique sur le sujet pensant est un préambule nécessaire à
toute réflexion sur l'action, l'éthique. Ainsi disait Socrate : \og Connais-toi
toi-même \fg. Cela aura pour effet de clarifier ses pensées, de dégager des
notions essentielles et intrinsèques aux raisons de la migration, et d'inscrire
sa démarche dans une volonté d'honnêteté intellectuelle. Le migrant y sera
sensible, et verra dans l'intention de l'incitateur à la migration le désir
d'apporter une aide concrète à sa situation propre.


\section{Extériorisation de la démarche épistémologique}


L'utilisateur n'est pas un Candide \og vêtu de candeur et lin blanc \fg\ : il est un
sujet pensant, une conscience ouverte sur le monde qui l'entoure. Deux
problèmes essentiels s'opposent à sa volonté de migrer : d'une part,
l'incertitude liée à l'inconnu, telle que nous l'avons analysé précédemment ;
et ce que l'on nomme présupposé en sociologie ou \emph{doxa} en philosophie.

La doxa est l'ensemble des idées préconçues, des préjugés populaires qui
forment le substrat de toute communication et a fortiori de toute réflexion,
ensemble qui peut varier selon les utilisateurs. Il faut entendre par doxa les
\og on-dit \fg\ noyés dans les flots d'information que nous percevons et
enregistrons inconsciemment. Imaginons qu'un utilisateur dépourvu de toutes
connaissances sur les environnements de bureau effectue une recherche sur
Google sur KDE et GNOME. Si la doxa, l'opinion communément admise, veut que la
majorité des informations soient en défaveur de l'un ou de l'autre,
l'utilisateur n'aura pas les outils nécessaires pour réaliser un examen
critique : le vraisemblable triomphera du vrai.

Le rôle de l'incitateur à la migration est justement d'accompagner le migrant
dans une démarche épistémologique : objectiver les connaissances dont il
dispose, analyser sa méthode de raisonnement pour y déceler les failles, et
tenter d'introduire une réflexion sur les moyens d'atteindre la vérité.
Concrètement, il s'agira pour l'incitateur d'instaurer un dialogue avec le
migrant sur les conceptions qu'il a du nouvel environnement proposé, de lui
poser des questions sur des notions galvaudées, et de tenter de répondre en
considérant sa situation :

{\itshape
--- Linux est-il plus difficile que Windows ?

--- Non, Linux est à la fois différent et semblable à Windows : mais
rassures-toi, les personnes qui l'ont conçu ont pensé à faire les choses
simples pour que tu t'y retrouves et que tu le découvres progressivement. Et
n'oublie pas que je suis à ta disposition pour t'aider dans ta migration.} 
\end{multicols}

\end{document}
